Entre deux berges, extraits roman

Extrait un (chapitre 1)

   « La Casbah d’Alger est menacée de mort… » Cette phrase sortie tout droit du téléviseur attira l’attention de Nini. Assise sur son lit d’hôpital, elle prit la zappette, augmenta le son, et tenta de se concentrer sur les images de TV5 monde. « Au cœur de la capitale algérienne, celle par qui Alger était la blanche, la Casbah, la vieille ville, un siècle après sa création a perdu de sa superbe, usée, insalubre, le délabrement criard… »

            Nini soupira. Trois jours qu’elle glandouillait dans le service de chirurgie infantile ! Elle regarda autour d’elle, vit par la porte une infirmière qui passait, posa son regard sur un des lits voisins. Djamila, l’adolescente qui partageait le dortoir, dormait profondément, le son du téléviseur ne la réveillerait pas. La chaine française, la seule qu’elle put capter dans sa langue à ce moment de la journée, montrait la vieille ville, les petites maisons en ruines. Nini tendit l’oreille. On interrogeait les habitants…Le commentateur expliquait : 

            « Des trois villes les plus importantes du pays, Al Djazair, Alger la blanche, est une des plus belles. Ceux qui y vivent ont décidé de sauver la Casbah. Ils ont créé un comité de sauvegarde des bâtiments. Il faudrait reconstruire les vieux quartiers, prendre soin des vieux murs, rétablir la splendeur d’autrefois. » 

Un habitant s’exprimait en langue arabe devant le micro du journaliste, Nini lut les commentaires en bas de l’image, qui traduisaient  les propos de l’homme interrogé :

            « Les habitants doivent se mobiliser, prendre soin de leur maison. Ce sera un honneur de montrer cela aux touristes.»

            Elle soupira à nouveau, pointa le doigt sur le bouton pour voir l’heure, 15 h 30, zappa à nouveau sur le flash-info et s’enfonça dans ses coussins. Encore 2 h 30 à attendre. Elle grimaça : en appuyant sur la télécommande, elle avait ressenti un tiraillement dans sa main droite. Elle fit bouger les deux doigts qui sortaient d’une attelle en aluminium, tourna le poignet vers le haut, réajusta la sangle qui reliait son poignet à l’épaule et replaqua son bras contre son torse. Tout était en ordre.

            Elle se regarda assise dans le lit. Finalement, elle ne s’en était pas si mal tirée : un poignet foulé, une entorse à la cheville et quelques contusions. Sortant de sa chevelure, quelques fils s’échappaient de sa coiffure. Ah oui, on avait aussi dû lui recoudre le cuir chevelu, heureusement, sans lui couper les cheveux ; par ci, par là, la tête était rasée à quelques millimètres, l’endroit des sutures. Mais ces bobos n’étaient rien à côté de l’état de sa maman un étage plus bas : deux côtes cassées, une commotion cérébrale et une fracture du crâne !  Nini avait été éjectée de la voiture, au moment de l’accident…Sa chute avait été brutale, mais elle avait la vie sauve. Sa maman, elle, on ne savait pas !

            Nini sentit une boule se former dans sa gorge, cela lui arrivait régulièrement depuis qu’elle était ici. Elle pensait à sa mère. Enfermée dans la salle des soins intensifs, sa maman devait l’attendre. Nini tenta de se rassurer. À 17 h 30, elle descendrait, traverserait les couloirs étroits, appuyée sur ses béquilles, dirait bonjour aux infirmiers et attendrait qu’on l’appelle. À 6 h précises, peut-être un peu plus tard, elle pourrait entrer dans la salle.

            Dans cet hôpital d’Alger, les médecins avaient décidé, vu l’état de la patiente, qu’elle aurait droit seulement à deux visites par jour. Deux visites par jour… c’était bien suffisant pour les malades habituels, mais pour Nini et sa mère, c’était NETTEMENT PAS ASSEZ !

            Agitée, Nini se releva, les fesses au bord de son lit, une paillasse simple mais propre déposée sur un sommier tout neuf. Ainsi redressée, Nini paraissait grande. Ses cheveux ondulés tombaient en cascade, touchaient presque les draps. Brune, le teint bronzé – dans les couloirs, on aurait dit une Algérienne – tranchait avec le blanc du drap de coton. Elle pensa : « pourquoi ne met-on pas des draps rouges, bleus ou verts dans ce service ? Ce serait plus sympa ! On se croirait dans une prison ».

            Nini n’était jamais allée dans un hôpital. Oui, peut-être, quand elle était née, ils étaient sans doute allés à la maternité, ses parents et elle, mais elle était trop petite, elle ne se souvenait pas. En plus, ici, à l’hôpital d’Alger, c’était bien différent de chez elle. Tout lui paressait vieux, moche. Elle ne connaissait personne. Elle se sentait complètement  larguée… « Et papa qui ne répond pas, se dit-elle, j’ai pourtant essayé au moins cent fois de l’appeler sur son GSM ! »

 Extrait 2  (chapitre 6)

De retour dans le dortoir, Nini trouva Djamila endormie. Les douze pensionnaires qui occupaient la chambre somnolaient, excepté un jeune garçon qui lisait une bande dessinée. Sa lampe diffusait sur les murs ocre un peu de lumière tamisée. Elle s’approcha de sa couche, alluma sa veilleuse. Sur le drap, un mot griffonné sur une serviette en papier blanc l’attendait :

            « Bonjour, c’est Rasoul. T’es où ?

             Je t’ai attendue, pour preuve ce message

            Faut qu’on se voie avant que j’aille à Paris,

            J’ai ta chaîne, retrouvée dans la fourgonnette.

            À demain, par SMS ! »

 Nini sentit son cœur battre. Il était venu. Il avait cherché un papier à la hâte pour lui laisser ce message. Elle l’avait raté, à cause d’ELLE ! Elle détesta Mamita.        L’adolescente retira l’écharpe en triangle de son bras, la jeta dans la corbeille à linge, décidant qu’elle n’en aurait plus besoin, et se dirigea vers le coin toilette avec sa béquille. Elle se brossa les dents consciencieusement, se rinça le visage et revint vers son lit. Elle contempla encore le message, le glissa sous l’oreiller et se mit sous le drap en sous-vêtements. Elle préférait s’enfoncer rapidement dans des rêves moins durs que la réalité. Mais le sommeil ne vint pas.

            Elle se tourna, se retourna et finit par appeler sa mère tout bas. Elle voulait lui parler et sentir son réconfort. De sa bouche sortait une litanie légère de mots murmurés comme une prière d’enfant. Maintenant qu’elle était dans la clinique au calme, sa mère viendrait, elle en était sûre.

            Nini avait à peine fermé les yeux que sa maman la rejoignit, la prit dans ses bras, la berça. Elle ne sentait pas vraiment la peau de sa mère, mais sa chaleur, la douceur de ses gestes, sa main sur sa joue, ses cheveux,  comme une brise légère. Nini se redressa à moitié hors du drap, jetant un œil vers les autres : rien à craindre, tout était immobile.

— Où étais-tu passée, des heures qu’on ne s’est pas vues !

 Extrait 3: (chapitre 10)

Nini s’installa progressivement chez Mamita dans la maison de Vezin. Elle vida la chambre de quelques objets vieillots qui l’encombraient : une lampe à abat-jour, un édredon en pilou, vida les livres de la bibliothèque rose qui devait dater de l’enfance de Mamita, et remplit les rayons de quelques pierres, des morceaux de quartz, quelques gadgets, des pin’s, des CD ramenés de Visé. Elle installa son ordinateur portable sur le bureau de bois en pin, mit son linge dans la commode, remplit sa table de nuit de biscuits et de bonbons. Elle se sentait parée à passer quelques semaines dans cette maison.

            Oncle André tint parole : il emmena Nini en visite à l’hôpital universitaire où sa maman avait subi une nouvelle opération pour enlever de minuscules caillots qui compressaient son cerveau. Nini comprit que sa mère ne guérirait pas tout de suite. Après l’opération, le visage étaient encore paralysés sur le côté droit, mais les médecins étaient rassurants : l’hémiplégie se résorberait dans quelques semaines, grâce aux séances de réhabilitation. Nini voulait rester positive : sa mère parlait déjà par petites phrases, c’était un grand pas en avant !

             Depuis l’appartement, Nini avait perdu le contact avec l’esprit de sa mère, peut-être à cause de son opération ? Elle rencontra à nouveau celle-ci un soir à la tombée de la nuit.

— Ah, te voilà enfin ? dit-elle surprise et soulagée.

— Pardon, j’ai mis du temps, j’étais un peu réticente à entrer ici.

— Tu n’aimes pas la maison de Mamita? répondit Nini tout bas. Moi non plus, je n’ai pas très envie d’être là,

            Nini terminait sa toilette, s’apprêtait à sortir de la salle de bain située au même étage que sa chambre aménagée au bout du couloir, lorsque sa mère était arrivée dans le grand miroir bordé de céramiques bleues. Cet endroit cocoon prêtait aux confidences.  Nini s’assit au bord de la baignoire. Elle voyait le reflet de sa mère clairement dans le miroir.

 ....

 

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Date de dernière mise à jour : 17/10/2016

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