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extraits de "un parfum d'anis"

P 19

Adèle Brinquart ne quittait jamais ses baskets roses. Qu’elle

fût en jeans, en paréo, en robe gitane ou tenue de soirée, où

qu’elle allât : elle s’habillait, enfilait sa paire de chaussures

préférées, en ajustait les cordons à l’intérieur des renforts,

imitant la plupart des jeunes qu’elle connaissait. Elle faisait

ensuite trois petits bonds sur ses semelles, revérifiait la tenue

de ses lacets et prenait la route.

Marcher ainsi chaussée lui donnait une démarche vive et

légère, presque aérienne. Cela lui procurait un grand sentiment

de liberté, mais, surtout, cela lui permettait de déguerpir lorsque

c’était nécessaire.

Adèle était sortie cette nuit-là pour retrouver des potes le

long des quais, dans un hangar qu’ils nommaient entre eux « la

Péniche ». On rencontrait là une faune bigarrée de gens un peu

artistes, un peu nomades, des étudiants, mais aussi quelques

sans-papiers avec qui échanger quelques mots ou plus, si

affinités... On trouvait dans cet endroit une oreille attentive,

quelque chose à grignoter. Le jour, derrière des plaques d’alu,

planqués sous des couvertures, quelques matelas faisaient office

de canapés ; ensuite, les portes se refermant sur la nuit, ils se

déshabillaient de leurs parures et réchauff aient les derniers

fêtards dans une intimité brumeuse de laine et de coton. Tout

cela, à l’insu d’un quartier indifférent qui avait adossé ses

maisons aux entrepôts, avec vue non vers le fleuve, mais vers

la colline empierrée par l’exploitation des carrières.

 

P 49

En ouvrant l’appartement, Marie vit le chat filer entre ses

jambes, sauter sur la table et se lécher les pattes. Il avait passé

la nuit dehors, mais pas Marie.

— Micha, viens boire ton lait ! cria Adèle en faisant tinter la

cuillère sur le bord du bol en métal.

Marie revint quelques pas en arrière, referma la porte sur elles

deux, plus le matou ! Elle s’assit sur un tabouret pour reprendre

ses esprits. Que lui arrivait-il ? Comme une somnambule, elle

avait déambulé dans un état second et revenait enfin à elle.

Le petit appartement semblait être redevenu lui-même. Le

frigo présentait toujours un aspect d’une propreté douteuse.

Par contre, le lit s’était transformé en un canapé impeccable en

satin de velours gris recouvert d’un paréo aux motifs de fleurs ;

les coussins et couvertures étaient rangés dans le bac du bas

qui servait de tiroir. La salle de bains se trouvait de nouveau

accessible, et il n’y avait aucun pigeon sur le toit, visible par les

carreaux nettoyés à l’eau claire et frottés. Les journaux étaient

remisés dans les bacs à recycler, sagement suspendus en hauteur

au moyen de trois poulies raccordées par des cordelettes nouées

au radiateur, laissant voir, sur le mur enfin dégagé, des dessins

sur feuilles volantes agrafées les unes à côté des autres.

Marie s’approcha pour découvrir de charmantes esquisses

au crayon, griffonnées de paysages, de personnages, de

portraits. L’une des épures représentait une femme endormie

sur un canapé. Elle reconnut son visage et ses sous-vêtements : c’était elle-même…

 

p 94

 

Ah,si Marie avait écouté son instinct… Pour une criminologue,

c’était le bouquet ! Marie se flagellait de reproches… Point

positif : elle avait dorénavant l’adresse téléphonique d’Isidore.

S’autoriserait-elle un coup de fil en toute quiétude pour

solliciter un rendez-vous ? Non, Marie avait d’abord besoin de

se ressaisir. Le numéro était sans doute aussi périmé, comme

les yaourts d’Adèle. Il serait peut-être plus intelligent d’oublier

ce type qui n’amenait avec lui que des soucis…

Mais surtout, il y avait le deuxième problème, beaucoup plus

important, celui-là. Marie n’en croyait pas ses yeux.

Elle lut et relut une quantité de fois la deuxième adresse sur

la carte de visite de la psychologue, et cette information-là était

vraiment un toit de tuiles qui lui tombait sur la tête. Ses parents,

ses propres parents, comment avaient-ils osé lui infliger ça !

Marie s’enferma dans sa chambre, éteignit toutes les

lumières pour éviter d’attirer les curieux et se mit à pleurer, à

pleurer de tout son corps et de toute son âme… Elle ressortit

de cette crise après une heure, décida de se plonger dans un

bain chaud. Ensuite, les idées claires, elle revint à sa table pour

imaginer un plan d’action. Coucher sur le papier toutes ses

idées lui semblait la meilleure solution, afin de rendre réels

tous ces événements. Après cela, il lui faudrait aller plus loin.

En parler ! En parler avec une personne de confiance, une

personne qui confirmerait ses doutes, et peut-être lui livrerait,

en route, quelques révélations intéressantes. Tante Ophélie, oui,

tante Ophélie apparut dans son esprit aussi nettement qu’un

fantôme sorti du brouillard…

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